Blabla bum.*

Suite-de-Big-Bang-et-son-charabiaOn a désormais coutume de parler de fracture numérique pour qualifier le fossé plus ou moins large qui sépare, voire oppose, ceux qui sont nés avec les nouvelles technologies (ou ceux qui se sont laissés séduire par elles) et ceux qui peinent à s’y faire. Qu’il soit philosophique ou comportemental, le clivage ainsi qualifié ne tient pas compte d’une autre réalité : la fracture lexicale.

Avec l’apparition des nouveaux outils, des technologies embarquées à leur bord, c’est tout un vocable de « spécialiste » qui a émergé, ajoutant au fossé des comportements celui du langage. Outre les « LOL », « OMG », et moins élégant « WTF » d’ores et déjà parfaitement intégrés dans notre mode d’expression quotidien (pour preuve,Swisscom s’en sert dans sa dernière campagne, à se demander du coup si ce n’est pas carrément has been…), les termes « hashtag », « seo » ou même référencement payant (SEA dans sa version acronymée), revêtent encore le plus parfait obscurantisme pour certains.

Ainsi, certains échanges entre agences et annonceurs désireux de se lancer dans la conquête digitale de leurs consommateurs connectés, peuvent à peu près ressembler à ceci :

-       Evidemment, une fois que vous serez lancés, il faudra aussi considérer, en plus du SEA, l’optimisation de votre SEO… mais avec un peu de curation de contenu et la transversalité des canaux propres à le diffuser, votre position dans le ranking de Google s’améliorera rapidement…

-       SEA… ?

-       Oui, pardon : l’achat de mots-clés pertinents dans votre secteur et conformes au contrôle de qualité de Google. Il vous faut évidemment éviter de remplir vos métas de termes qui susciteraient un taux de rebond trop élevé, rapidement repéré et sanctionné par l’algorithme de Google.

-       …

D’un autre côté, toute la difficulté, pour l’expert, est de partager son expertise, sans segmenter son public, par crainte de le perdre. Donc, d’adapter son langage, mais pas trop. On a beau vouloir comprendre ce que notre interlocuteur nous dit, le rôle de l’expert est aussi de démontrer, par ses connaissances terminologiques, qu’il maîtrise le sujet et ses codes mieux que nous ne le ferons jamais. Voilà pourquoi lui est expert, et nous, non.

Ceci dit, la fracture lexicale est le propre de toute nouvelle génération se rebellant contre la précédente, initiant un langage spécifique, idéalement non compréhensible par l’ancienne. De la même façon que les parents tentent de communiquer entre eux en épelant les mots avant que les enfants ne soient en âge de lire et par la suite, en langue étrangère, avant que les enfants ne finissent par être familiers avec celle-ci, les ados ont de tous temps eu leur « territoire de communication ». Graffitis, abréviations, argot, verlan, émoticônestextos codés, chaque époque a connu sa fracture lexicale visant à assassiner le père. Enfin, sa façon de s’exprimer.

La différence, aujourd’hui, c’est que la fracture lexicale n’est pas uniquement une fracture d’âge : elle est une fracture d’équipement, de fonctionnement cérébral, de comportement profond. Du coup, certains « vieux » parlent comme des jeunes, tandis que les jeunes tentent désespérément de se distinguer par les outils, les lieux virtuels, les formats, afin de ne pas se retrouver à parler comme des vieux.

Ce qui rend humble, finalement, c’est de constater que même les experts ont des enfants qui comprennent deux fois plus vite qu’eux les codes et les fonctionnements des nouvelles technologies, qu’ils ouvrent des blogs à 13 ans, désertent Facebook à 15, considèrent que l’iPhone, c’est un truc de nazes et que le personal branding, l’auto-promotion, pour eux, ce n’est pas une stratégie, c’est une seconde nature.

« Poke César, ceux qui sont déjà morts te saluent… »

*trop de palabre tue le discours

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Dum vivis sperare decet*

h-4-1681964-1252066249« L’utopie (mot forgé par l’écrivain anglais Thomas More, du grec οὐ-τοπος « en aucun lieu ») est une représentation d’une réalité idéale et sans défaut. C’est un genre d’apologue qui se traduit, dans les écrits, par un régime politique idéal (qui gouvernerait parfaitement les hommes), une société parfaite (sans injustice par exemple, comme la Callipolis de Platon ou l’Eldorado de Candide) ou encore une communauté d’individus vivant heureux et en harmonie (l’abbaye de Thélème dans Gargantua de Rabelais en 1534), souvent écrits pour dénoncer les injustices et dérives de leurs temps. »

Utopie. Un terme qui pourrait, si l’on en croit la définition deWikipédia, s’appliquer parfaitement au web : une communauté d’individus vivant (plus ou moins) heureux dans un lieu indéfini, indéfinissable, non situable par GPS. Aaah, le web… En apparence, un lieu de liberté(s), d’expression(s), de culture(s), un lieu accessible ou qui tend à l’être de plus en plus, participant de l’émancipation des minorités non médiatisées. Un monde de gratuité, d’information, un monde où tout devient possible : créer son propre métier, travailler à distance, devenir quelqu’un. Evidemment, tout se complique quand tout le monde peut devenir quelqu’un : dès lors, tout le monde ne devient plus personne.

Il y a longtemps, dans un pays lointain, un certain Abraham L.est parvenu à libérer tout un peuple de l’esclavage grâce à un amendement : le 13ème. Il a rendu à des millions d’hommes leur statut d’hommes à part entière, remettant du même coup un des fondements de l’économie de son pays en question. Ces hommes sont devenus des hommes libres, d’abord, des employés, ensuite, il y en a même un qui est devenu Président, environ 150 ans après l’exploit d’Abraham L.. Ce que le 13ème amendement a notamment permis, c’est de valoriser le travail, de payer ceux qui l’accomplissaient, afin qu’ils puissent accéder à des biens matériels, à une éducation, à un statut.

Nous sommes en 2013. Bien sûr, plus personne n’est prêt à travailler gratuitement. Au contraire, ce sont les consommateurs, et plus précisément les internautes, qui exigent de la gratuité : des bons, des coupons, des achats groupés, des services supplémentaires, et même, la gratuité de l’information. Pour les internautes, il n’y a pas de prix à payer pour bénéficier du tout-gratuit : réticent à la publicité, aux abonnements, aux formulaires, aux demandes d’information les concernant. Monsieur Tout-le-monde ne veut pas d’un business model lui imposant la présence d’annonceurs, pas plus qu’il n’est finalement favorable à payer une redevance.

Par contre, Monsieur Tout-le-monde est prêt à donner son avis, à commenter, à classifier, à poster du contenu, des photos, des vidéos, des articles, et tout ça, gratuitement quand même (tiens !). Enfin, pas tout à fait : en échange, il veut du fun, des avantages, des privilèges, de l’ex-clu-si-vi-té. Monsieur Tout-le-monde veut de la reconnaissance : celle de sa communauté, située nulle part. Monsieur Tout-le-monde ne veut pas donner d’argent, mais il veut bien donner accès à sa vie, quand il l’a décidé, du moins, quand il croit l’avoir décidé. Utopie, disions-nous?

Puisque Monsieur Tout-le-monde veut bien être rémunéré avec du vent pour sa contribution active au web, il participe de la perception globale de celui-ci : le web, pays de Cocagne… Enfin, pour certains. En effet, puisque nous sommes de plus en plus à payer moins, il faut bien que, quelque part, dans la vraie vie, on paie de moins en moins de plus en plus de gens. Ou de moins en moins de gens, d’ailleurs. A titre d’exemple, une entreprise comme Kodak a été jusqu’à employer 140’000 personnes ; Instagram, son « successeur », en emploie… 13. Après avoir découvert le crowdfunding, le crowdsourcing et même le crowdrecruiting, nous découvrons désormais le crowddismissing. La technologie, tout comme l’industrialisation en son temps, ont eu le mérite d’améliorer nos vies, de nous faire gagner du temps, de nous octroyer davantage de confort. Et de faire disparaître un nombre de métiers, d’employés, de petites mains non inventoriables. Les « effets de bord » du progrès.

Paradoxalement, alors qu’on ne sait plus quelle valeur accorder à quoi, on n’a jamais autant parlé de valeur(s) : la valeur d’un fan, les valeurs d’une société, le retour sur investissement, le coût d’acquisition… et même ceux qui investissent le moins attendent la manne promise. Non, le web n’est pas le Midas de notre ère : pour les miracles, veuillez plutôt vous adresser à François, celui du Vatican, pas l’autre, il est déjà trop occupé.

La fracture digitale a un effet pervers : une fracture économique, voire idéologique. On s’insurge contre les marques fabriquant leurs produits en Chine – que l’on s’empresse de dénoncer publiquement à grands coups de partages et de commentaires – tandis que nous nous ruons à la chasse aux toupies (fabriquées Dieu sait où) réclamées par nos enfants sous peine de crise en public. Les mardis et les mercredis, nous achetons tout ce qui nous passe sous la main pour atteindre les fatidiques 60 francs et leur Joker tant convoité. En revanche, exclu de payer 1 franc pour lire un article écrit par un journaliste bien de chez nous, dont c’est le métier… De toute façon, les journalistes, c’est has been : les blogueurs, c’est bien plus tendance! Et c’est moins cher. Encore une utopie.

Bref, le futur est au « participatif », nouvelle dénomination politiquement correcte pour qualifier le fait que l’on exploite les compétences, les réseaux, les contenus des uns et des autres sans les rémunérer, donc sans leur accorder de la valeur, tout en ayant pour objectif d’en créer. Imaginez : une large communauté participant activement et gratuitement à l’enrichissement d’une communauté plus restreinte, une sorte de socialisme à l’envers. Une vraie Utopie.

Vivement qu’un nouvel Abraham L. vienne mettre de l’ordre dans tout ça…

PS : cet article est librement inspiré de celui-ci.

Addendum: puisque rien n’est figé dans le monde numérique, voici un article de dernière minute qui reflète bien les écueils auxquels sont confrontés les nouveaux esclaves… 

* Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.

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Ad impossibilia nemo tenetur*

La Suisse est un pays étrange. C’est un pays de pionniers, un pays dynamique, un pays de formation(s), un pays d’incubateurs, d’investisseurs, d’idées. Mais c’est aussi un pays de fonctionnaires et de multinationales, un pays frileux, un pays agricole, un pays d’administrations, de banquiers, de paperasse.

Ici, on valorise les travailleurs, les vrais. Ceux qui se lèvent aux aurores pour aller gagner leur pitance, que ce soit dans les champs ou sur les chantiers. Mais on n’oublie pas d’évoquer les subventions des uns et l’origine des autres.

Ici, on valorise ceux qui font de l’argent, beaucoup. Ceux qui font de la Suisse un îlot de bien-être dans une Europe qui se cherche. Mais on n’hésite pas à fustiger les salaires indécents des grands patrons et le manque de transparence des grandes entreprises.

Ici, on valorise les entrepreneurs, les vrais. Ceux qui rêvent de tour du monde en avion solaire ou qui, simplement, réussissent. Mais on n’oublie pas de s’interroger sur la pertinence des projets des uns et sur l’opportunisme des autres.

Ici, quoi que l’on fasse, on a des détracteurs. Quand on réussit c’est forcément étrange, quand on échoue c’est forcément étrange.

Ici, dans certains secteurs, une entreprise peut (sur)vivre sans jamais avoir été rentable : subventions, bourses, etc., les institutions viennent en aide à ceux qu’elles estiment être de bons ambassadeurs d’un savoir-faire ou d’une culture, à ceux qui participent du positionnement de la Suisse ici et ailleurs.

Parallèlement, dans d’autres secteurs, une entreprise rentable ne parvient pas toujours à survivre : manque de soutiens, de financement, d’accompagnement, les institutions abandonnent celles qui, chaque jour, participent simplement du tissu économique de leur seule région.

Heureusement, chez nous, on ne parle jamais de ceux qui échouent, pas plus que de ce qui échoue. Les « losers » ne sont jamais invités aux conférences, ni dans les salles de classe des grandes écoles pour partager leur expérience. Ils disparaissent dans l’indifférence générale de leur réseau, sauf anecdotes croustillantes, évidemment. Libres à eux, ensuite, de se débrouiller pour « effacer » la partie sombre de leur parcours dans leurs CVs physique et virtuel.

Car il y a bien une chose qu’en Suisse on n’aime pas et qui fait l’unanimité : l’échec. Dans d’autres pays, on considère ceux qui ont subi des revers d’abord comme des gens qui ont aussi su prendre des risques, saisir leur chance. Ici, on les envisage comme des personnes qui ont mal évalué les risques, qui se sont trompées. Dans d’autres pays, on invite les entrepreneurs qui échouent pour démontrer que, comme dans nos vies privées, l’échec professionnel fait partie intégrante des expériences qui forgent. Ici, on ne les invite tout simplement pas, au cas où l’échec serait contagieux.

A titre personnel, je suis pour l’échec, considérant que toute défaite nous en apprend davantage sur ce que nous sommes que n’importe quelle réussite. En effet, l’échec impose la remise en question, la remise en question impose l’évolution, l’évolution est la raison d’être de la présence de l’Humanité, le propre de notre condition. Dans la réussite on se conforte, on s’installe, on s’immobilise. Raison pour laquelle, sans doute, les vrais entrepreneurs qui ont réussi finissent toujours par recommencer à entreprendre, ailleurs. Probablement à la recherche de l’échec qui les poussera à se réinventer…

 

« Le succès, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme. » W. Churchill 

 

*(à l’impossible, nul n’est tenu)

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Urbi et orbi

J’aime le printemps : on voit la Nature bourgeonner, le soleil poindre, on sait que bientôt, les filles porteront des jupes plus courtes, que les Vespa reprendront le pouvoir dans nos villes, que la testostérone envahira les salles de sport.

Dans mon réseau social aussi, on sent que le printemps va bientôt arriver : les photos de jardin remplacent celles des pistes de ski, les banners Weight Watchers fleurissent sur les sites où je me rends, et une nouvelle espèce a presque achevé sa migration tous supports confondus : le hashtag.

Le hashtag est un drôle d’animal. Initialement, il séjournait plutôt du côté obscur de la Force, chez les développeurs. Mais oui, vous savez : ces gens que l’on se plaît à s’imaginer collectionnant les canettes de soda, les paires de lunettes, et les nuits blanches à jouer en réseau ; à l’adolescence ingrate, davantage faite de personnages fantastiques que de filles fantastiques, d’amis imaginaires, de junk food et, évidemment dépourvue de déodorant avec ou sans aluminium. Ceux auxquels on demande désormais l’impossible, mais que l’on préfère ne pas sortir de leur tanière, à cause de leur « inadéquation sociale ».

Et puis, le hashtag est devenu partie intégrante du langage des néo-geeks : ceux qui, parce qu’ils ont l’air plus à l’aise sur le digital que leurs congénères, se voient attribuer une sorte de Connaissance innée « toi qui sais comment ça marche, tous ces trucs de Facebook et Twitter… » Ben oui, parce qu’évidemment, moi, je suis née un clavier à la main, des pokes plein le cerveau, tous les codes secrets pour obtenir 50’000 fans sur une page et une potion magique en prime pour bloguer ! Mais revenons aux hashtags.

Sur Instagram, chaque photo a désormais son arche de Noé de hashtags aussi étranges qu’humoristiques :#foodporn #bestburgerintown #NYC #picoftheday, etc., tandis que sur Twitter, on utilise parcimonieusement le #Graal (avec 140 caractères à disposition, difficile de faire dans la surenchère) et on évite par exemple #refutationnisme #propperien, pour se contenter d’un #WTF.

Ces derniers jours, on a appris que Facebook allait s’y mettre aussi, à la hashtagmania. En même temps, ça paraît logique : pouvoir filtrer des discussions par thème est plus pratique que de devoir se rappeler de la photo qu’on avait postée 3 mois avant et qui avait donné lieu à 54 commentaires, dont un qui traitait du falsificationnisme. En plus, pour les annonceurs, ça va aussi être sacrément plus pratique : proposer de la publicité contextualisée par hashtag, voilà qui rend la machine Facebook encore plus rentable qu’elle ne l’était déjà, d’autant plus que ce n’est pas le business model actuel d’Instagram qui va rentabiliser son acquisition par… Facebook, justement. C’est marrant, non, ces coïncidences ?

D’ailleurs, alors que les émissions TV avaient déjà compris le potentiel d’interaction lié au hashtag en affiliant systématiquement leur contenu avec les interventions des twittos, voici que les marques s’y mettent. Exemple le plus frappant ? Red Bull qui, dans sa dernière campagne institutionnelle (et sa première où n’apparaît aucune canette) muni sa signature bien connue « donne des ailes » du fameux catalyseur virtuel. L’intérêt ? « Offrir un point de rencontre unique à tous les aficionados de la marque pour renforcer le sentiment communautaire », évidemment, mais aussi générer des contenus supplémentaires pour la marque elle-même (gratuits, bien sûr). Quand en plus on sait que les nouvelles conditions d’Instagram annoncées fin 2012 prévoyaient que Facebook pourraient utiliser les photos des utilisateurs à des fins commerciales sans verser de droits d’auteur – et même si les protestations ont poussé Facebook à revenir sur ses pas – on imagine sans peine les utilisations et les dérives qui relient les hashtags, les images, les réseaux sociaux, les annonceurs et nous, évidemment.

Ainsi, j’attends le moment où une marque déposera, en plus de son logotype et de sa signature, son hashtag ; qu’elle se revendiquera propriétaire de tous les contenus créés autour de son mot-dièse (variante francophone du #), vendant ainsi des produits à ses consommateurs avec des contenus créés par… ses consommateurs.

Là, je me dis qu’on aura atteint le sommet du système : le consommateur qui avait déjà accédé au rang de consommacteur dans les années 2000, deviendra-t-il producateur ou consommucteur en 2015, offrant gratuitement sa vie privée en pâture aux annonceurs en même temps qu’il continuera de s’énerver de façon touchante sur la politique de protection des données de Facebook ?

Puisqu’on compte désormais sur les gens pour fabriquer des produits en crowdsourcing, pour créer de l’interaction, des contenus et bientôt, des campagnes de communication, autant soumettre les décisions stratégiques des entreprises directement sur leur page Facebook. Vous hésitez à engager, investir, licencier, délocaliser? Demandez à vos fans, ils ne sont plus à ça près…

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