Ad impossibilia nemo tenetur*

La Suisse est un pays étrange. C’est un pays de pionniers, un pays dynamique, un pays de formation(s), un pays d’incubateurs, d’investisseurs, d’idées. Mais c’est aussi un pays de fonctionnaires et de multinationales, un pays frileux, un pays agricole, un pays d’administrations, de banquiers, de paperasse.

Ici, on valorise les travailleurs, les vrais. Ceux qui se lèvent aux aurores pour aller gagner leur pitance, que ce soit dans les champs ou sur les chantiers. Mais on n’oublie pas d’évoquer les subventions des uns et l’origine des autres.

Ici, on valorise ceux qui font de l’argent, beaucoup. Ceux qui font de la Suisse un îlot de bien-être dans une Europe qui se cherche. Mais on n’hésite pas à fustiger les salaires indécents des grands patrons et le manque de transparence des grandes entreprises.

Ici, on valorise les entrepreneurs, les vrais. Ceux qui rêvent de tour du monde en avion solaire ou qui, simplement, réussissent. Mais on n’oublie pas de s’interroger sur la pertinence des projets des uns et sur l’opportunisme des autres.

Ici, quoi que l’on fasse, on a des détracteurs. Quand on réussit c’est forcément étrange, quand on échoue c’est forcément étrange.

Ici, dans certains secteurs, une entreprise peut (sur)vivre sans jamais avoir été rentable : subventions, bourses, etc., les institutions viennent en aide à ceux qu’elles estiment être de bons ambassadeurs d’un savoir-faire ou d’une culture, à ceux qui participent du positionnement de la Suisse ici et ailleurs.

Parallèlement, dans d’autres secteurs, une entreprise rentable ne parvient pas toujours à survivre : manque de soutiens, de financement, d’accompagnement, les institutions abandonnent celles qui, chaque jour, participent simplement du tissu économique de leur seule région.

Heureusement, chez nous, on ne parle jamais de ceux qui échouent, pas plus que de ce qui échoue. Les « losers » ne sont jamais invités aux conférences, ni dans les salles de classe des grandes écoles pour partager leur expérience. Ils disparaissent dans l’indifférence générale de leur réseau, sauf anecdotes croustillantes, évidemment. Libres à eux, ensuite, de se débrouiller pour « effacer » la partie sombre de leur parcours dans leurs CVs physique et virtuel.

Car il y a bien une chose qu’en Suisse on n’aime pas et qui fait l’unanimité : l’échec. Dans d’autres pays, on considère ceux qui ont subi des revers d’abord comme des gens qui ont aussi su prendre des risques, saisir leur chance. Ici, on les envisage comme des personnes qui ont mal évalué les risques, qui se sont trompées. Dans d’autres pays, on invite les entrepreneurs qui échouent pour démontrer que, comme dans nos vies privées, l’échec professionnel fait partie intégrante des expériences qui forgent. Ici, on ne les invite tout simplement pas, au cas où l’échec serait contagieux.

A titre personnel, je suis pour l’échec, considérant que toute défaite nous en apprend davantage sur ce que nous sommes que n’importe quelle réussite. En effet, l’échec impose la remise en question, la remise en question impose l’évolution, l’évolution est la raison d’être de la présence de l’Humanité, le propre de notre condition. Dans la réussite on se conforte, on s’installe, on s’immobilise. Raison pour laquelle, sans doute, les vrais entrepreneurs qui ont réussi finissent toujours par recommencer à entreprendre, ailleurs. Probablement à la recherche de l’échec qui les poussera à se réinventer…

 

« Le succès, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme. » W. Churchill 

 

*(à l’impossible, nul n’est tenu)

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