Dum vivis sperare decet*

h-4-1681964-1252066249« L’utopie (mot forgé par l’écrivain anglais Thomas More, du grec οὐ-τοπος « en aucun lieu ») est une représentation d’une réalité idéale et sans défaut. C’est un genre d’apologue qui se traduit, dans les écrits, par un régime politique idéal (qui gouvernerait parfaitement les hommes), une société parfaite (sans injustice par exemple, comme la Callipolis de Platon ou l’Eldorado de Candide) ou encore une communauté d’individus vivant heureux et en harmonie (l’abbaye de Thélème dans Gargantua de Rabelais en 1534), souvent écrits pour dénoncer les injustices et dérives de leurs temps. »

Utopie. Un terme qui pourrait, si l’on en croit la définition deWikipédia, s’appliquer parfaitement au web : une communauté d’individus vivant (plus ou moins) heureux dans un lieu indéfini, indéfinissable, non situable par GPS. Aaah, le web… En apparence, un lieu de liberté(s), d’expression(s), de culture(s), un lieu accessible ou qui tend à l’être de plus en plus, participant de l’émancipation des minorités non médiatisées. Un monde de gratuité, d’information, un monde où tout devient possible : créer son propre métier, travailler à distance, devenir quelqu’un. Evidemment, tout se complique quand tout le monde peut devenir quelqu’un : dès lors, tout le monde ne devient plus personne.

Il y a longtemps, dans un pays lointain, un certain Abraham L.est parvenu à libérer tout un peuple de l’esclavage grâce à un amendement : le 13ème. Il a rendu à des millions d’hommes leur statut d’hommes à part entière, remettant du même coup un des fondements de l’économie de son pays en question. Ces hommes sont devenus des hommes libres, d’abord, des employés, ensuite, il y en a même un qui est devenu Président, environ 150 ans après l’exploit d’Abraham L.. Ce que le 13ème amendement a notamment permis, c’est de valoriser le travail, de payer ceux qui l’accomplissaient, afin qu’ils puissent accéder à des biens matériels, à une éducation, à un statut.

Nous sommes en 2013. Bien sûr, plus personne n’est prêt à travailler gratuitement. Au contraire, ce sont les consommateurs, et plus précisément les internautes, qui exigent de la gratuité : des bons, des coupons, des achats groupés, des services supplémentaires, et même, la gratuité de l’information. Pour les internautes, il n’y a pas de prix à payer pour bénéficier du tout-gratuit : réticent à la publicité, aux abonnements, aux formulaires, aux demandes d’information les concernant. Monsieur Tout-le-monde ne veut pas d’un business model lui imposant la présence d’annonceurs, pas plus qu’il n’est finalement favorable à payer une redevance.

Par contre, Monsieur Tout-le-monde est prêt à donner son avis, à commenter, à classifier, à poster du contenu, des photos, des vidéos, des articles, et tout ça, gratuitement quand même (tiens !). Enfin, pas tout à fait : en échange, il veut du fun, des avantages, des privilèges, de l’ex-clu-si-vi-té. Monsieur Tout-le-monde veut de la reconnaissance : celle de sa communauté, située nulle part. Monsieur Tout-le-monde ne veut pas donner d’argent, mais il veut bien donner accès à sa vie, quand il l’a décidé, du moins, quand il croit l’avoir décidé. Utopie, disions-nous?

Puisque Monsieur Tout-le-monde veut bien être rémunéré avec du vent pour sa contribution active au web, il participe de la perception globale de celui-ci : le web, pays de Cocagne… Enfin, pour certains. En effet, puisque nous sommes de plus en plus à payer moins, il faut bien que, quelque part, dans la vraie vie, on paie de moins en moins de plus en plus de gens. Ou de moins en moins de gens, d’ailleurs. A titre d’exemple, une entreprise comme Kodak a été jusqu’à employer 140’000 personnes ; Instagram, son « successeur », en emploie… 13. Après avoir découvert le crowdfunding, le crowdsourcing et même le crowdrecruiting, nous découvrons désormais le crowddismissing. La technologie, tout comme l’industrialisation en son temps, ont eu le mérite d’améliorer nos vies, de nous faire gagner du temps, de nous octroyer davantage de confort. Et de faire disparaître un nombre de métiers, d’employés, de petites mains non inventoriables. Les « effets de bord » du progrès.

Paradoxalement, alors qu’on ne sait plus quelle valeur accorder à quoi, on n’a jamais autant parlé de valeur(s) : la valeur d’un fan, les valeurs d’une société, le retour sur investissement, le coût d’acquisition… et même ceux qui investissent le moins attendent la manne promise. Non, le web n’est pas le Midas de notre ère : pour les miracles, veuillez plutôt vous adresser à François, celui du Vatican, pas l’autre, il est déjà trop occupé.

La fracture digitale a un effet pervers : une fracture économique, voire idéologique. On s’insurge contre les marques fabriquant leurs produits en Chine – que l’on s’empresse de dénoncer publiquement à grands coups de partages et de commentaires – tandis que nous nous ruons à la chasse aux toupies (fabriquées Dieu sait où) réclamées par nos enfants sous peine de crise en public. Les mardis et les mercredis, nous achetons tout ce qui nous passe sous la main pour atteindre les fatidiques 60 francs et leur Joker tant convoité. En revanche, exclu de payer 1 franc pour lire un article écrit par un journaliste bien de chez nous, dont c’est le métier… De toute façon, les journalistes, c’est has been : les blogueurs, c’est bien plus tendance! Et c’est moins cher. Encore une utopie.

Bref, le futur est au « participatif », nouvelle dénomination politiquement correcte pour qualifier le fait que l’on exploite les compétences, les réseaux, les contenus des uns et des autres sans les rémunérer, donc sans leur accorder de la valeur, tout en ayant pour objectif d’en créer. Imaginez : une large communauté participant activement et gratuitement à l’enrichissement d’une communauté plus restreinte, une sorte de socialisme à l’envers. Une vraie Utopie.

Vivement qu’un nouvel Abraham L. vienne mettre de l’ordre dans tout ça…

PS : cet article est librement inspiré de celui-ci.

Addendum: puisque rien n’est figé dans le monde numérique, voici un article de dernière minute qui reflète bien les écueils auxquels sont confrontés les nouveaux esclaves… 

* Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.

Laissez un commentaire